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vendredi 28 mars 2014

ÉCHAUFFEMENTS DE SCHISTIERS

Plusieurs dizaines de terrils 
continuent de brûler en France


La moitié seulement des 800 terrils houillers recensés en France se seraient totalement consumés, selon le géologue minier Yves Paquette. Les plus anciens peuvent contenir suffisamment de houille pour continuer parfois de brûler en profondeur pendant plusieurs décennies. Après un précédent article sur le confinement, voici la suite : les autres moyens de lutter contre les ravages méconnus des feux souterrains.




Ronchamp (Haute-Saône), en 1993 : 
réalisation d'une tranchée coupe-feu pour éviter
la propagation de la combustion à l'ensemble d'un terril à plat 

Cliquer sur les images pour les agrandir. Reproduction interdite




Chaleur, oxygène, combustible… Les trois mots-clés du « triangle du feu » chers aux spécialistes de la lutte contre les incendies. Appliqués à la lutte contre les échauffements de terrils, il s’agit d’évacuer la chaleur emmagasinée dans le dépôt par refroidissement, de contenir voire stopper la combustion en limitant les entrées d’air ou de supprimer le combustible en procédant au défournement des matériaux. Le même principe se décline en plusieurs scénarios retenus selon l’expertise réalisée sur place.
 

Dans le cas du schistier de Simon, à Schœneck, le confinement a été satisfaisant. Le sarcophage a supprimé les émanations de gaz toxiques et les températures ont chuté progressivement. Sur d’autres sites, au lieu d’étouffer, il a fallu défourner, autrement dit évacuer et refroidir par exposition à l’air et à l’eau les produits chauds voire incandescents. Ailleurs on se contente de laisser le site se consumer en contrôlant les accès (risques de brûlures voire d’asphyxie), et en constituant des coupe-feux contre le risque d’incendie du couvert végétal et des massifs forestiers environnants. On peut également contenir la progression de la combustion en réalisant des tranchées coupe-feu.




Au cœur d'une agglomération



Un feu souterrain au centre d’une agglomération ? Difficile à croire… Pourtant, à Decazeville en 1997, les secours ont convergé vers une zone industrielle bâtie sur une plate-forme de remblais houillers et sidérurgiques riches en résidus de charbon ou de coke, grignotée par un feu intérieur. « Ce qui doit faire réfléchir ceux qui seraient tentés de construire des usines ou des lotissements sur les terrils houillers plats » lance le géologue minier Yves Paquette, de l’Institut National de l’Environnement Industriel et des Risques (INERIS créé en 1990, à partir des équipes du CERCHAR, ancien Centre d’études et de recherche des Charbonnages de France).
 
Chaleur, fumées, affaissements. « Une reconnaissance par sondages et prélèvements pour analyses de la susceptibilité des produits à la combustion, dit-il, a révélé les risques sérieux d’extension de l’échauffement à l’ensemble de la plate-forme industrielle récemment réindustrialisée, avec d’importantes conséquences économiques, outre les risques  d’explosion et d’incendie liés à la proximité d’une conduite de gaz ».

Trois mois de terrassement lents et méthodiques dans des matériaux incandescents, d’injections spéciales et de soutènement ont été nécessaires pour traiter et mettre en sécurité le site.







Défournement à Decazeville (Aveyron).



Défournement et bombardiers d'eau

 
Au Nord d’Alès (Gard), l’incendie de la forêt domaniale a provoqué l’entrée en combustion de deux anciens terrils houillers aux portes de la ville en juillet 2004 : le terril de Rochebelle (600.000 mètres cubes) et le mont Ricateau (1,7 million de mètres cubes).
 

Pour éviter l’embrasement généralisé du terril de Rochebelle, très proche de la zone urbaine et qui aurait engendré de sérieuses conséquences environnementales et de sécurité publique, le défournement par terrassement des matériaux en combustion a été réalisé. Il a nécessité de déplacer 220.000 mètres cubes de remblais, dont 60 000 mètres cubes particulièrement chauds, avec des foyers atteignant 500 à 900° C, et de démanteler deux pylônes EDF menacés.
 

« Presque quarante ans après la fermeture de sa dernière mine, Alès pensait ne plus jamais avoir à se pencher sur son passé charbonneux. Il n'en est rien » écrit Pierre Daum, l’envoyé spécial de Libération.

« Depuis plusieurs semaines, la ville est en émoi après l'apparition d'un phénomène particulièrement spectaculaire : l'entrée en combustion de deux terrils - l'un immense, l'autre plus allongé - situés en bordure de l'agglomération et devenus, au fil des décennies, partie intégrante du paysage de la commune gardoise. Un paysage certes un peu triste pour le visiteur de passage, mais chargé d'émotion pour chacun des 100-000 habitants, dont tous, ou presque, sont reliés à la mine par au moins un parent. 


« Tout a commencé par un simple feu de forêt, le 26 juillet, enflammant plusieurs sapins qui avaient poussé sur les terrils, raconte Max Roustan, le député-maire UMP d'Alès. Le feu a vite été maîtrisé, et nous ne nous sommes pas inquiétés outre mesure. Trois semaines plus tard, le directeur du centre équestre de Rochebelle (situé au pied du crassier allongé, ndlr) m'appelle pour m'expliquer que les pins du terril en face du centre tombent comme des mouches ».

Que se passait-il ? « Un phénomène impressionnant mais en vérité très classique», répond Yves Paquette, un des rares spécialistes français de la combustion des anciens terrils houillers. Comme tous les crassiers un peu vieux, le terril de Rochebelle est encore riche en charbon. « Lors de son édification, fin XIXe début XXe, on triait le minerai à la main, sans soucis de rendement maximal. Ajoutez à cela une texture granuleuse des dépôts qui laisse passer de l'air, vous obtenez une véritable chaudière. Les racines enflammées des sapins ont joué le rôle de l'allumette, et c'était parti pour une spectaculaire combustion ! »


Cinq foyers se sont ainsi allumés, se propageant en direction du cœur de la colline, là où la densité en résidus charbonneux est la plus forte. En quelques jours, des chaleurs allant jusqu'à 900 degrés ont été atteintes, les températures les plus chaudes se trouvant à dix, vingt ou trente mètres en profondeur. Sans que, dans les premières semaines, un œil non averti puisse se rendre compte d'une anomalie. Fait assez rare cependant : le second terril, dit « de Ricateau » (du nom du premier directeur des houillères des Cévennes nationalisées), constitué entre 1945 et 1965 - à l'époque de la mécanisation du tri, et donc constitué de déchets moins riches en charbon et beaucoup plus fins - a lui aussi commencé à se consumer.


« Au bout de trois semaines, écrit Pierre Daum dans Libé, lorsque l'alerte fut enfin donnée, un vent de panique souffla sur la ville. Quels dangers pour la population représentent les émanations de gaz (principalement du monoxyde de carbone, rapidement toxique voir mortel pour l'homme) issues de ces deux fourneaux géants ? Le 17 août, les autorités font finalement appel à Yves Paquette, qui interrompt ses vacances pour venir sur place. Son verdict est sans appel : oui, le terril de Rochebelle, proche des habitations, constitue un double danger pour les Alésiens ».


À la moindre pluie d’orage, l'eau entrant massivement en contact avec du carbone brûlant peut provoquer une réaction de gazéification convertissant un mélange de monoxyde de carbone CO et de vapeur d'eau H2O en un mélange de dioxyde de carbone CO2 et d'hydrogène H2  qui peut entraîner des explosions avec projections de matériaux (on parle de “gaz à l’eau” ; les explosions de ces poches de gaz étaient qualifiées de “pets de terrils” par les mineurs). Et dès que viendront les premiers froids, une “inversion thermique” peut se produire, qui force le monoxyde de carbone à stagner au-dessus de la ville.

« Le préfet accepte alors la proposition de Paquette de “défourner” Rochebelle » ajoute Pierre Daum. « Jusqu'à fin décembre, cinq énormes Caterpillar vont découper par tranches horizontales le terril, en commençant par le haut, jusqu'à atteindre les foyers de combustion. Un travail de déplacement de montagnes impressionnant pour les habitants, qui doit être conduit avec une grande maîtrise pour assurer la sécurité des opérateurs et limiter les inévitables panaches de poussières chaudes dans l'air. Les autorités sanitaires ont alors ordonné le transfert d'une clinique avoisinante, ce qui a rajouté aux inquiétudes de la population… »

 
Yves Paquette explique que le chantier a été remodelé de manière à assurer la stabilité des pentes, la gestion des eaux de surface, la protection des sols de l’érosion ainsi que l’insertion paysagère. Une surveillance en continu de la qualité de l’air a été mise en place sur le site durant les travaux. L’embrasement du second site (Mont Ricateau) n’a, quant à lui, pu être stoppé malgré une ultime tentative d’extinction par arrosage massif à l’aide de bombardiers d’eau. Le défournement du site ayant été jugé trop coûteux au vu des enjeux, il a été décidé, après avoir mis en place les mesures de sécurité nécessaires (clôture et déboisement partiel du site, réalisation d’une ceinture coupe-feu périphérique) de le laisser se consumer sous la surveillance de l’Office national des forêts, gestionnaire du site.





 Le site de Rochebelle et sa forêt domaniale aux portes d'Alès (Gard).

© Photo aérienne Orengo





Défournement du terril de Rochebelle par l'entreprise régionale Jouvert TP.



Ultime tentative d'extinction des foyers du terril du Ricateau
par les bombardiers d'eau, en 2004.




Terril du Ricateau en janvier 2010, lors d'une inversion thermique matinale. 




Le drame de Calonne


Une tragédie s’est abattue sur Calonne-Ricouart, dans le Nord, le 26 août 1975, avec l’écroulement d’un pan de terril en combustion en cours d’exploitation. Il ne subsiste aujourd’hui de ce terril que l'assise, sur 11,34 hectares. À l’origine, le "6 d’Auchel" était conique et culminait à 92 mètres.

L’épandage dynamique des produits chauds a causé la mort de six personnes et détruit 42 maisons. Un lecteur de La Voix du Nord déclare à l’époque : « Depuis peu, pour alimenter les chantiers des travaux publics, le terril a été mis en exploitation. Camions et bulldozers attaquent le terril par la base et creusent une énorme excavation. Après quelques jours de pluie, le beau temps est revenu et, le 25 août, le travail reprend.


Pourtant, au cours de la nuit, le quartier va connaître l'enfer. Il est une heure du matin, lorsque l'on entend un chuintement, puis un sifflement. Les maisons se mettent à trembler. Des cailloux de plusieurs tonnes sont projetés à quelque 200 mètres. Le bulldozer a fait un bond de 250 mètres et se retrouve dans un jardin de la rue de Liévin. Une voiture a été soulevée et est retombée sur le toit, 20 mètres plus loin.


Les jardins, les fleurs, les arbres, tout est noir. La rue du Mont Saint-Éloi a disparu sous une couche de poussière de 30 à 50 centimètres, qui brûle les pieds à travers les semelles des chaussures et des bottes. L'air est suffocant… » 

 
Interrogé sur les causes de la rupture du terril de Calonne, Yves Paquette répond : «Le témoignage du lecteur cité est des plus clairs : l’exploitation du pied de terril l’a tout bonnement déstabilisé… En fait, on a sous-cavé le pied de terril et provoqué le glissement de la masse instable de la portion de terril rouge sur la discontinuité entre les matériaux rouges agglomérés en ceinture du dépôt  (zone ventilée) et les matériaux schisteux imbrûlés à cœur et demeurés sans trop de cohésion».
La thèse de l'explosion a été évoquée lors du procès mais pas retenue précisément. Ne revenant pas sur la chose jugée, le géologue se félicite de la promulgation, en 1976, de la loi sur les études d’impact : «Elle a été la bienvenue en réaction aux dérives industrielles de l’époque».




Vue du terril en exploitation avant rupture, sous-cavage du pied de terril.
 



Vue du terril après rupture.
 


Le terril "6 d'Auchel" après l'écroulement
et l'épandage dynamique du flanc de terril exploité en combustion.
  
© Les trois documents ci-dessus proviennent des
 Archives Charbonnages de France

  
En 1962, une petite explosion imputable, cette fois, à une poche de gaz mixtes, a été signalée par l’arrondissement minéralogique de Douai, sur un terril plat en échauffement, arrêté depuis de nombreuses années et couvert d’une épaisse végétation. Par place, des fumées apparaissaient. «-Deux chasseurs parcouraient le terril. En descendant le talus, recouvert d’herbe à cet endroit, l’un d’eux fut projeté par une explosion. Grièvement brûlé, il devait décéder.

À l’endroit de l’explosion, un entonnoir de 4 m de diamètre et profond de 0,80 m s’était formé. L’entonnoir ne fumait pas mais on remarquait la présence au fond de fines brûlées. Des cendres grises avaient été projetées jusqu’à une vingtaine de mètres du terril ». 

Le rapport  de l’ingénieur en chef des mines ajoute : « On a supposé qu’une croûte s’était formée en surface. Sous cette croûte, le tassement aidant, de l’air a pu circuler, amenant l’incandescence des produits avec création d’une cavité remplie de gaz pauvres. La victime en sautant a dû percer la croûte, provoquer une venue d’air frais et amener la déflagration ».

 
En France, mais aussi en Belgique, en Hongrie ou aux Etats-Unis, plusieurs cas d'accidents mortels - dus aux émanations de gaz, aux éboulements de flancs de talus chauds en exploitation, ou parfois à des explosions entraînant des projections de particules brûlantes sur des rayons de plusieurs centaines de mètres - ont été recensés depuis les années 60.


Ces ravages méconnus du feu intérieur des terrils ne saurait faire oublier que les quelque 800 terrils houillers recensés en France, dans leur grande majorité ne posent pas de problèmes majeurs. La moitié environ se seraient déjà consumés. Les plus sages restent en l’état, deviennent des zone-refuges naturelles pour la faune et la flore ou accueillent des activités sportives et de loisirs, abritent des vignobles ou connaissent une seconde vie industrielle avec l’exploitation de leurs “schistes rouges”. Quelques dizaines  continuent de brûler “sous contrôle”, souvent sur plusieurs dizaines d'années. Tant pis pour l’effet de serre. La perspective de les supprimer n'a même pas été discutée. L’opération serait trop coûteuse, mais surtout cette idée heurterait la sensibilité des habitants, attachés à cet élément de leur paysage. Les terrils font partie du patrimoine. Ceux du Nord-Pas-de-Calais sont désormais classés par l’UNESCO.



Sylvain Post  journaliste honoraire & auteur
avec Yves Paquette  géologue minier



Publié le 16 octobre 2012
Mis à jour le 30 janvier 2013





La Taupe ( Haute-Loire)

Sous les chaussures de ville... le chaudron du diable ! 




Freyming-Merlebach ( Moselle)

Cette photo aérienne présente un “terril moderne”, celui de Sainte-Fontaine.
Il ne brûlera pas, car les schistes de lavoirs noirs qui le constituent sont incombustibles vu leur texture.
Au contraire, le cœur d’un “terril ancien”, plus au Nord, était lui combustible.
Consumé, il fait l’objet d’une exploitation par Solodet Eurovia de ses schistes couleur terre cuite.

© Photo aérienne Charbonnages de France




Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais)

Comme celui de Sainte- Fontaine, le terril de Loos-en-Gohelle
est complexe avec des dépôts anciens, en pied ou à côté, qui ont brûlé et ont été exploités,
et des parties modernes de schistes de lavoir demeurées noires et imbrûlées.
Le terril de Loos-en-Gohelle est classé au Patrimoine mondial par l’UNESCO.

© Photo Sylvain Beucler, par Wikimedia Commons
  
 


Saint-Etienne (Loire)

Deux terrils signent le paysage stéphanois, 
un patrimoine unique, porteur d'identité pour le
doyen des bassins miniers français.

© Photo Patrice Barrier




L’ancien siège Couriot nouvellement classé à l’inventaire
des monuments historiques  et ses deux « mamelles ».
 



Cartographie des températures de surface en 2002, des terrils de Saint-Etienne
en combustion depuis leur création vers 1940.

Document du Laboratoire national d’essais, LNE 










 

samedi 23 février 2013


IL Y A CINQ ANS...
Séisme à la mine


Le 23 février 2008, un séisme de magnitude 4,3 ressenti dans un rayon de 30 kilomètres, provoqua des dégâts matériels à Saarwellingen, près de Sarrelouis. Cette secousse sismique donna au gouvernement du Land, appuyé par Angela Merkel, le prétexte à la fermeture des mines de la Sarre.



Photo symbolique / image d'archives d.r.


« L'exploitation du charbon en Sarre est terminée », affirma Peter Müller quatre jours après l’événement, dans une interview au quotidien Süddeutsche Zeitung mise en ligne le 27 février. « Il n'est pas possible de maintenir une industrie qui met en danger la vie d'autrui », ajouta le ministre-président. 

La décision intervint après le séisme de magnitude 4,3 qui causa de nombreux dégâts un samedi après-midi à Saarwellingen. Selon les experts, la rupture des bancs de grès au-dessus d’anciennes zones d’exploitation, à plusieurs centaines de mètres de profondeur, avait provoqué le séisme. Le 35e et le plus important de cette année-là. 

Ainsi, la secousse sismique donna au gouvernement du Land, appuyé par Angela Merkel,  le prétexte à la fermeture de la dernière mine de la Sarre, le 30 juin 2012, alors que l’arrêt était programmé pour 2018, au plus tard. Selon les syndicats, 10 000 emplois étaient concernés.





« Un moment de rupture historique », souligna Klaus Brill dans la Süddeutsche Zeitung au lendemain de l’annonce. Dans son analyse, reprise par Courrier International, le 28 février 2008, ce journaliste allemand observa qu’ « il n'est pas si fréquent que les événements que nous vivons, ou du moins dont nous prenons connaissance dans les nouvelles du jour, marquent l'Histoire. Or, dans le cas de la secousse sismique  qui a ébranlé ce que l'on appelle – en Sarre – la veine "Primsmulde", c'est toute une époque qui a sombré dans les puits de la dernière mine de charbon. Cette matière première, qui posa en Sarre, dans la Ruhr et en Silésie les jalons de la révolution industrielle dans l'Allemagne du XIXe siècle, a définitivement vécu comme produit de l'extraction locale. Elle ne sert plus que d'exemple du changement inévitable qui frappe les sociétés modernes ».




L’église de Saarwellingen.
Le 35e séisme de l’année a sonné le glas du charbon sarrois 
Photo DPA


La population locale, exaspérée par les dégâts miniers, approuva largement l’accélération du processus de fermeture des mines de la Sarre. Le 23 février 2008, rassemblés devant leur église endommagée, les habitants de Saarwellingen avaient le visage marqué par l'abattement. Le séisme avait fait tomber de vieilles cheminées à l'extérieur, des horloges ou des tableaux à l'intérieur des maisons.  C’est  l’édifice religieux qui fut le plus touché. 

Pour la Süddeutsche Zeitung, « Un simple tremblement de terre, effet secondaire d’exploitations souterraines, prive de sens tous les nobles efforts entrepris pour sauver les emplois [des mines de charbon] ». « En termes de prix, le charbon allemand n'était plus compétitif sur un marché mondial rendu plus accessible par de nouveaux navires de commerce », note Klaus Brill, ajoutant : « De nouvelles sources d'énergie, comme le pétrole et l'atome, se développèrent. Il était donc évident, pour qui était clairvoyant, que la Sarre et la Ruhr devaient redéfinir leur avenir. À coups de milliards de subventions, on ne pouvait que ralentir la chute de l'industrie du charbon, et on voit aujourd'hui à quel point il était erroné de retarder ce processus ».

Selon le quotidien allemand, « on ne saurait faire l'économie d'une réflexion critique. Il faut se demander s’il n’avait pas mieux valu aider les malheureux qui perdent désormais leur poste en leur conseillant, il y a vingt ans, de trouver un autre travail. Pour cela, il fallait faciliter les possibilités de reconversion, ce qui a été fait en partie. Dans la Sarre, le changement a été mis en branle à l'aide d'énormes investissements financiers. Les prestations de services représentent aujourd'hui la plus grande partie de son activité économique, et le fait que Sarrebruck constitue un pôle d'entreprises de logiciels modernes et d'instituts informatiques de premier rang est clairement une réussite ». 

Pour la Süddeutsche Zeitung, c’est le système des subventions publiques qui doit être fondamentalement repensé : « Ce ne sont pas les milliards de l'Etat, qui proviennent avant tout des impôts payés par les salariés et la classe moyenne, qui sont nécessaires, mais des analyses précises, de bonnes idées et un courage politique. Car tous les milliards de l’État ne parviennent pas à interrompre des processus historiques ». 




Le « coup de charge » mortel de Merlebach


En Lorraine, le  21 juin 2001, peu avant 21 h 55 (heure locale), une secousse sismique de magnitude 3,7 fut ressentie dans le bassin houiller. Elle provoqua d’importants dégâts mais surtout la mort d’un homme de 39 ans, père de trois enfants qui travaillait au fond, à Freyming-Merlebach, entre les étages – 1 250 et – 1 140 m. Huit de ses camarades furent plus ou moins grièvement blessés.



Le sismogramme du 21 juin 2001, à 19 h 55 (temps universel) :
 Merlebach, latitude 49.16 N, longitude 6.82 E,
séisme de magnitude 3,7

Document RéNass


La direction des HBL communiqua sur un coup de charge, phénomène «-habituellement sans conséquence-» qui équivaut à une libération brusque d'énergie accumulée par les contraintes exercées sur les roches. La secousse souleva brusquement le sol de la voie de base de la taille Frieda 5. Une trentaine de mineurs travaillaient dans ce secteur. 

« Les experts ne peuvent dire s’il s’agit d’un tremblement de terre qui a provoqué ce coup de charge ou s’il s’agit d’un phénomène dynamique relativement fréquent qui a provoqué cette secousse » ont écrit la plupart des journaux. L’actualité du jour chassant celle de la veille, les conclusions ultérieures des spécialistes ne furent reprises par aucun média, semble-t-il.

L’événement ne figure pas sur la liste officielle et publique des faux-séismes et des séismes douteux. Il s’agirait donc d’un vrai séisme dont l’épicentre se situait « à cinq kilomètres à l’est du puits », d’après l’Institut de physique du Globe de Strasbourg, et « à quinze kilomètres au sud de Sarrebruck », selon la police allemande.

Le séisme tragique du 21 juin 2001 est celui qui a eu le plus de retentissement au sein de la population. Mais il avait été précédé de deux secousses plus fortes encore, de même magnitude (3,8 précisément), le 1er mai 1986 et le 19 mai 1992, dans le secteur de Freyming-Merlebach. Le premier était un coup de toit minier consigné comme tel sur la main-courante des faux séismes et des séismes douteux. Le second a été attribué à un effondrement minier.

Au total pour Freyming-Merlebach et ses environs, 53 secousses de magnitude égale ou supérieure à 3 ont été enregistrées en 22 ans, entre janvier 1990 et décembre 2012.
Parmi ces phénomènes, il est difficile pour un néophyte de faire la différence entre un séisme d’origine tectonique, consécutif à une fracturation de roches en profondeur sans intervention de l’homme, et un “séisme induit” déclenché directement ou indirectement par des activités humaines ayant modifié le jeu des forces et contraintes géologiques.

La mine est un milieu qui bouge, un chantier nomade où la géologie conserve ses droits : quand on enlève le charbon, les terrains se remettent en place allant jusqu’à provoquer des secousses. Ainsi, des rééquilibrages micro-géologiques très localisés et le plus souvent imperceptibles pour l’habitant, vont de pair avec une activité minière de plus en plus productive et profonde, et le choix délibéré du foudroyage, méthode d’exploitation souterraine la moins coûteuse. Nettement moins coûteuse que le remblayage hydraulique.

L’appellation “coup de charge” (Rockburst en anglais) se réfère elle-même à des manifestations de nature assez différente. Schématiquement : les unes ressemblent à la sismicité naturelle, avec des bruits de craquements ; les autres correspondent à des ruptures brutales du toit, en taille.

Dans ce deuxième cas, « l’augmentation de la portance du soutènement a permis de maîtriser le problème dans les mines européennes de charbon » nous déclarait en 2005 un spécialiste du département géologie, géotechnique et topographie des Charbonnages de France. Mais ce type d’accidents frappe encore des mines, notamment en Inde ou en Australie. Celles exploitées à faible profondeur y sont particulièrement sujettes : le toit peut s’effondrer brutalement sur plusieurs hectares.

Quant au “coup de charge” rappelant la sismicité naturelle, il « est plus spécifique des mines profondes. Il existe effectivement un seuil de profondeur à partir duquel ces phénomènes sont susceptibles de dégénérer : il n’y a plus seulement la manifestation audible ou la secousse, mais le soutènement est endommagé, les terrains se déforment brusquement et sont parfois projetés ». Au temps de l’activité minière, l’épicentre a pu migrer en fonction de la progression des chantiers du fond ou se situer à proximité des failles géologiques connues.

Le spécialiste des Charbonnages estimait  en 2005, que 5 000 événements, pour la plupart de faible magnitude et sans dégâts considérables, ont été enregistrés, en seize ans, par le réseau sismique dans le secteur de Freyming-Merlebach. Il y en a eu d’autres, dont la seule manifestation sensible a été audible.

Le niveau à partir duquel la sismicité est perçue à Freyming-Merlebach varie. Les habitants la ressentent à partir d’une magnitude 2, parfois un peu moins. Les instruments mis en place par l’exploitant la traduisent à partir de 1,3 ou un peu moins parfois, et de 1,5 pour les sismomètres de l’Institut de physique du Globe.

En janvier 2005, deux secousses de magnitude 3,3 et 2,7 ont été ressenties dans les mines sarroises, suscitant des questions de part et d’autre de la frontière.

Est-il possible de dire pendant quelle durée l’événement sismique de Freyming-Merlebach se répétera encore ? « L’activité sismique s’est considérablement ralentie depuis la fin de l’exploitation, assurait ce spécialiste, en 2005. Un événement fort − mais moins que les secousses citées précédemment, très liées à l’exploitation – reste possible, mais paraît peu probable. Nous considérons que de tels phénomènes ne donnent généralement pas lieu à des dégâts en surface. À de simples chutes d’objets parfois ». 



Dispositif levé dans le bassin houiller lorrain 


Un an et demi après ces déclarations, une reprise de la sismicité dans le bassin houiller lorrain a coïncidé avec l’ennoyage des zones d’exploitation des Charbonnages de France. Interrogé sur le sujet,  il y a quelques jours, le BRGM résume la situation. Son directeur pour l’unité territoriale Est (UTAM-Est), Roger Cosquer, qui assure pleinement les fonctions d’opérateur technique de l’après-mine en Lorraine, Alsace et Franche-Comté, explique que « l’ennoyage du fond sur les concessions Sarre-et-Moselle et De Wendel couvrant les sièges de Sainte-Fontaine, Vouters, Reumaux, Wendel et Simon a débuté en juin 2006. Les premiers événements sismiques dus à l’ennoyage se sont produits fin juin 2006 ».

Concernant le suivi de la sismicité durant la montée de l’eau dans les anciennes exploitations, il précise qu’ « un réseau d’écoute sismique qui s’étendait de Hombourg-Haut à Forbach, assurait une surveillance en continu de la sismicité dans les secteurs Est et Centre du bassin houiller lorrain.

Au début du mois de septembre 2007, déclare-t-il, l’ennoyage du fond était réalisé jusqu’à l’étage 826. Les opérations effectuées en aval de cet étage, en particulier sur le “champ de Cocheren”, avaient été à l’origine des « premiers coups de terrain » ressentis par la population. Depuis l’arrêt des exhaures, jusqu’à l’ennoyage de cet étage, 13 événements sismiques dans le secteur De Wendel et Sarre-et-Moselle ont été enregistrés avec une magnitude variant de 1,6 à 2,7. Depuis septembre 2007, aucune secousse n’a été enregistrée, et les événements éventuellement ressentis n’avaient pas pour origine les exploitations du bassin houiller lorrain » assure Roger Cosquer.

Seules les personnes mal informées s’en étonneront : « L’absence totale d’événement sismique depuis cette date, a entraîné le démantèlement de l’ensemble du réseau mi-2009 », à la demande des pouvoirs publics. Mais la levée du dispositif que les Charbonnages avaient mis en place n’a pas entraîné l’abandon de toute surveillance.

En effet, pendant que la mine s’enfonce dans la nuit de son histoire, l’Institut de physique du Globe veille, comme auparavant, sur le territoire. Il le fait à travers le RéNass (Réseau national de surveillance sismique) basé à Strasbourg et qui fédère les réseaux régionaux de surveillance placés sous la responsabilité des observatoires des Sciences de l’Univers et de laboratoires CNRS-Universités.

Les experts se veulent rassurants. Depuis 2009, aucun séisme de magnitude égale ou supérieure à 2 n’a été localisé dans les anciennes mines mosellanes par le RéNass. Et bien que la mission des sismologues de Strasbourg s’arrête à la frontière, ils avaient, comme leurs confrères d’Outre-Rhin, enregistré une succession de cinq séismes de magnitude 2,5 à 3,6 dans le périmètre des dernières mines de la Sarre en janvier 2008. Un mois avant l’événement décisif de Saarwellingen.



Sylvain Post




Les données sismiques de cet article sont issues de la base du RéNass, à Strasbourg, y compris celles
concernant Saarwellingen (Allemagne). Selon le réseau français le séisme sarrois  était de magnitude 4,3
tandis que l’université de Cologne retenait une valeur de 3,8 ± 0,26 (arrondie à 4,0 par la plupart des médias).



Freyming-Merlebach, cœur du bassin houiller lorrain, en 1965.
Photo aérienne Gilbert Friderich